OpenStreetMap, l’enjeu particulier de la donnée géographique

 Open Data : l’avenir ?

  • Rappel du contexte

Dans la continuité de notre projet de Veille Technologique centré sur le thème “Open Data: L’avenir ?” , nous nous intéresserons ce mois-ci au sujet suivant : “OpenStreetMap, l’enjeu particulier de la donnée géographique” .

A l’instar de notre article précédent, intitulée «Les données ouvertes, la protection des données personnelles et la CNIL» paru le 23 octobre 2013 et pour lequel nous avions interviewé Benjamin Vialle (auditeur des Systèmes d’Informations au Service des Contrôles de la CNIL), nous avons cette fois-ci contacté Séverin Ménard, contributeur volontaire pour OpenStreetMap et Senior Project Lead au sein du Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT).

Logo du projet OpenStreetMap Auteur : Ken Vermette - CC-BY-SA

Les trois acteurs principaux de la mouvance Open Data, à savoir le secteur public, le secteur privé et la société civile présentent un intérêt croissant pour l’information géographique. Bien que cet intérêt ait toujours existé, c’est seulement avec l’apparition du WEB 2.0 que le traitement, la distribution et la visualisation de données géographiques ont pu se démocratiser et que sont apparues de nouvelles attentes de la part des utilisateurs.

M. Thierry Joliveau explique ainsi dans Le Monde que :

“La maîtrise et la régulation de l’information géographique sont devenues un enjeu économique, politique et social de premier plan, où se confrontent et s’associent multinationales de l’Internet, fournisseurs d’accès, opérateurs téléphoniques, Etats… que les citoyens ne doivent pas ignorer.” [1]

  • Présentation du projet OpenStreetMap

C’est sûrement face à ce type de considération que l’étudiant Steve Coast initia en 2004 le projet OpenStreetMap en Angleterre, confronté à l’impossibilité d’accéder à de la donnée géographique de qualité, bien que celle-ci soit produite par l’Ordnance Survey (équivalent à l’IGN) et à la charge des citoyens.

Le projet OpenStreetMap cherche à construire une base de donnée géographique du monde entier. Ce projet est communément qualifié de libre, ouvert et collaboratif.

  1. libre car la base des données OSM est placée sous licence ODbL (Open Database License – si vous avez besoin d’une petite piqûre de rappel vous pouvez consulter notre article “Open Data : Les données ouvertes et leurs licences, quel cadre juridique ? ”) et que l’environnement d’édition de la base de données est constitué de logiciels libres,
  2. ouvert car tout le monde peut y participer et de manière très variée (collecte de données, édition de la base de donnée, partage de traces GPS, promotion du projet, utilisation de la donnée…) à condition de disposer d’un minimum de ressources informatiques, 
  3. collaboratif car la donnée est produite par une pluralité de personnes qui partent du principe que c’est cette variété qui fait la force du projet et assure la qualité de sa donnée.

Fort de 1.465.503 d’inscrits au 20 décembre 2013 et de bientôt 4 milliards de points GPS [2], on comprend, à travers l’enjeu de la donnée géographique présenté ci-dessus, le rôle essentiel joué par Openstreetmap dans la mouvance Open Data. Cliquez sur l’image ci-dessous pour visualiser, en vidéo, une année de contribution (2012) sur OSM de par le monde!

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Cliquez pour voir une année de contribution sur OSM en vidéo! Auteur : Derick Rethans - CC-BY-SA

Face à ce constat, nous avons décidé de contacter Séverin Ménard, contributeur volontaire pour OpenStreetMap et Senior Project Lead au sein du Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT), afin de lui poser quelques questions.

Bonjour Séverin ! Lorsque nous t’avons contacté pour réaliser cette interview s’intéressant à l’enjeu particulier de la donnée géographique dans le cadre de la mouvance Open Data, tu as immédiatement accepté. Pourquoi te sens-tu concerné ?

Séverin Ménard : “Je suis géographe et géomaticien de formation, ainsi que préhistorien, un milieu où la diffusion des données de base est un aspect fondamental de tout travail de recherche.
Cela fait bientôt trois ans que je travaille uniquement pour des projets en rapport avec OSM dans le champ de l’humanitaire et du développement, essentiellement avec l’ONG HOT (Humanitarian OpenStreetMap Team). Celle-ci a été créée suite au tremblement de terre en Haiti en 2010, pendant lequel j’avais connu le projet OSM et participé avec beaucoup d’autres à l’élaboration de la carte des zones affectées qui avait montré le potentiel de la plate-forme et des communautés virtuelles pour la réponse humanitaire.
Dans HOT, je mène ou participe volontairement à certaines activations à distance de la communauté OSM, dont celle en cours sur la République Centrafricaine, présente le projet OSM et ses bénéfices à diverses institutions ou lors de conférences, et participe à des projets de terrain financés en Haïti, en Mongolie et dans différents pays d’Afrique dont le but est de faire progresser la donnée disponible sur ces territoires et former sur place des communautés locales de cartographes OSM.
On peut donc dire que ce sujet me tient à coeur, mais jusqu’à présent, je n’ai jamais fait de promotion d’OSM et de l’Open Data en France, où je n’habite plus depuis quelques années, c’est donc l’occasion de commencer !”

Logo du Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT) - ©HOT

  • De la particularité d’OpenStreetMap

Par son caractère et sa renommée internationale, son ouverture et son aspect collaboratif, il nous semble qu’OpenStreetMap représente un cas à part de la mouvance Open Data.

Séverin explique à ce propos qu’ “il s’agit d’abord d’un projet dans lequel l’essentiel de la donnée est créée ex nihilo grâce au travail de contributeurs volontaires. L’import de données publiques est une source possible, mais ne représente finalement qu’une partie minoritaire des contributions. Comme la donnée OSM concerne des objets inscrits dans l’espace, tout le monde peut facilement participer, en ajoutant de nouveaux objets ou en apportant des corrections et, au final, le volume de données produites est énorme et peut aboutir à un niveau de détail sans comparaison, il suffit de regarder certaines zones cartographiées en France, comme ici” :

Cliquez pour visualiser la carte OSM d'un quartier de Paris © OpenStreetMap contributors

Ainsi pour fonctionner, OSM ne nécessite pas a priori  “d’ouverture massive” de donnée de la part d’une entreprise ou d’une institution publique. Néanmoins, on peut citer des exemples de collaboration entre des entreprises privées et la communauté OSM ces dernières années, dont certaines, très médiatisées, ont participé à la promotion d’OSM, ou ont tout simplement aidé à enrichir la base de données.

C’est par exemple le cas de l’accord conclu en novembre 2010 par Microsoft (propriétaire du service web de cartographie Bing Maps) avec les membres de la communauté OSM,  selon lequel ces derniers peuvent librement utiliser les images satellites de Bing pour enrichir la base de données cartographiques libre [3]. Bing a également ajouté une “couche” OpenStreetMap à sa carte.

  • Le Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT)… ou l’application du projet OSM et des approches Open Source et Open Data en contexte humanitaire&développement

Dans le cas particulier de l’aide humanitaire, la contribution de compagnies privées à la réponse de crise, vis-à-vis de l’information géographique, fut sans précédent lors du séisme d’Haiti le 12 janiver 2010. Ainsi des compagnies ou organisation internationale produisant des images satellites ou distribuant des images aériennes comme GeoEye, Digital Globe, Google et UN-SPIDER, ont décidé de libérer leurs images récentes concernant les zones touchées. La Banque Mondiale a financé de nouveau vols pour produire de l’imagerie à jour et l’a distribué gratuitement à la communauté CrisisCommons. Dans la plupart des cas, l’imagerie a été passée dans le domaine public. L’un des freins à la libération d’imagerie en contexte de crise pour le projet OpenStreetMap peut être la licence ODbL du projet OSM, incompatible avec une restriction NC (non-commercial).[4]

Comparaison de la donnée OSM disponible sur Port-au-Prince, Haiti, avant et après le séisme du 12/01/2012. © OpenStreetMap contributors

A Séverin : HOT applique les techniques du projet OSM et les principes des approches open source et de partage de données ouvertes dans les contextes de réponse humanitaire et de développement. Quel est d’après toi l’enjeu particulier de la donnée géographique libre dans ces contextes ?

Séverin : “Dans ces pays, soit la donnée géographique est totalement inexistante, soit elle existe, mais est difficile d’accès et dans un cadre généralement contraignant, de dernier aspect existant également dans la plupart des pays développés. En dehors des capitales, au mieux, les fournisseurs de données privées s’intéressent peu aux pays en développement. La population, les autorités locales voire certains services d’Etat n’ont pas accès à cette donnée pourtant financée par des fonds publics. Dans les universités, les étudiants sont formés avec des données géographiques d’autres pays, d’Europe ou d’Amérique du Nord. Or routes, bâtiments, activités économiques, occupation du sol, etc. sont des informations essentielles pour mettre en place le développement de ces pays, ainsi que pour préparer ou répondre aux désastres qui peuvent les affecter. OSM y remplit donc un vide informationnel et constitue un réel atout pour l’éducation, le développement et la réponse humanitaire.”

La donnée géographique est donc une ressource essentielle en situation de crise mais, plus largement, elle représente un facteur indispensable au développement. Partant de ce fait, on comprend bien l’intérêt d’une information géographique de qualité qui soit accessible à tous, aux gouvernements, au secteur privé, mais aussi à la société civile. En multipliant le nombre de personnes ayant accès à la donnée, on multiplie les possibilités d’utilisation de cette donnée et on laisse libre cours à l’innovation.

En ce sens, les bases de données géographiques libres seront à l’avenir de vrais atouts pour les gouvernements, l’éducation des populations, ou même les entreprises voulant conquérir de nouveaux marchés.

  • Et l’avenir dans tout ça?

Cette interview s’ancre dans une problématique plus générale : “Open Data : l’avenir ?”. La réflexion menée ci-dessus ouvre justement d’importantes perspectives d’avenir pour le projet OpenStreetMap étant donné l’opportunité qu’il offre aux services publics, privés et à la société civile.
A Séverin : Comment imagines-tu l’avenir d’OSM pour la décennie à venir ?

 Séverin : “Dans dix ans, OSM constituera la base de données spatiale la plus détaillée dans un grand nombre de pays, développés ou en développement. L’un des enjeux, sur lequel je veux travailler dans les prochains mois, réside dans l’amélioration de la consolidation de la donnée à toutes les échelles, pour que la création de zones (quartiers, villes, régions) très détaillées soit accompagnée d’un souci de complétude à des échelles plus larges : par exemple, que chaque réseau routier national soit intégralement cartographié. Dans dix ans, les smartphones seront vraisemblablement partout et tout le monde pourra se déplacer en utilisant la donnée OSM, aussi bien dans les centre-villes des pays développés que dans les régions rurales des pays en développement. J’espère aussi que dans dix ans, des communautés OSM actives auront éclos dans le monde entier, soutenues par des acteurs économiques qui auront perçu l’intérêt de s’appuyer sur de la donnée libre. Un autre enjeu réside dans l’intégration des institutions géographiques nationales dans ce nouvel écosystème, qui ne doivent pas concevoir OSM comme une concurrence. Elles doivent au contraire saisir l’opportunité de cette manne de contributeurs volontaires, bien supérieurs en nombre à leurs propres cartographes et qui se dévouent pour la création de données géographiques de base, pour se concentrer et se renforcer sur des activités où leur expérience et leurs compétences ne seront pas remplacées par les contributeurs OSM : la validation officielle des données selon des standards rigoureux et les analyses de toutes sortes réalisées à partir de ces données validées.”

Il paraît donc essentiel que les Etats et les entreprises comprennent, si ce n’est pas déjà fait, l’intérêt que représente l’Open Data, afin de ne pas s’ancrer dans une logique de compétitivité et d’une protection accrue des données propriétaires, mais plutôt dans une logique de partage et de collaboration avec la société civile, renforçant ainsi leur capacité d’action pour la création et la maintenance de données, et faisant profiter cette dernière de moyens financiers indispensables à la bonne santé et au développement du projet OSM.

Du point de vue de l’information géographique, la donnée brute aura de moins en moins de valeur marchande étant donné le développement de la mouvance Open Data, notamment à travers le projet OpenStreetMap. La valeur ajoutée commercialisable de ces données réside bien en leur représentation, leur traitement et leur analyse. C’est ce que réalise l’entreprise allemande GeoFabrik qui décrit son activité comme “l’extraction, la sélection et le traitement de données géographiques libres”.

Logo de GeoFabrik ©GeoFabrik

En effet :

“le développement de l’information géographique ne concerne pas seulement le grand public et les producteurs de données et de services géographiques, mais aussi toutes les entreprises dont l’activité a une dimension territoriale : transports, immobilier, tourisme, grande distribution, services aux entreprises et aux particuliers… L’information géographique représentera au cours des prochaines années un important potentiel de croissance économique et de créations d’emplois.”[5]

L’intérêt pour les entreprises est d’autant plus grand que, “[les] données spatiales [...] représentent 80% des données transactionnelles” [6] , et qu’elles interviennent donc largement dans l’innovation et la croissance.

On ne peut donc réduire le projet OpenStreetMap à une simple alternative gratuite à des services très connus comme GoogleMaps, ou comme un outil utile par défaut uniquement dans les pays dits “en voie de développement”. Il faut que les institutions étatiques et la sphère économique voient en OpenStreetMap une réelle opportunité pour le développement économique et social des territoires.

  • Conclusion

L’enjeu particulier de l’information géographique et la puissance du projet ouvert, libre et collaboratif qu’est OpenStreetMap propose un cadre intéressant pour comprendre, de manière plus générale, les facteurs clés de réussite des projets rejoignant la mouvance Open Data. Il est notamment nécessaire que se développe une collaboration de qualité entre les membres d’une communauté ouverte et volontaire et les acteurs publics et privés, et que ces différents acteurs comprennent l’intérêt commun que représente cette coopération.

On peut citer à ce sujet Nicolas Gignac qui écrit sur le blog democrativeouverte.org :

“ il ne faut pas voir la publication de données ouvertes géographiques comme une fin en soi, il faut que les organisations qui ouvrent leur donnée développent un environnement ouvert (combinant autant que possible logiciels libres, données ouvertes et standards ouverts) permettant également aux citoyens de participer à l’amélioration de la qualité des données afin d’aboutir sur une collaboration complète entre la société civile et les producteurs de données. Cela permettrait à long terme d’améliorer l’efficacité des administrations publiques en stimulant la participation, l’innovation, le croisement de données, la collaboration constructive et l’amélioration de la qualité des données géographiques.”

  • Remerciements

Nous tenons à remercier tout particulièrement Séverin Ménard pour le temps qu’il a consacré à cet article, bon courage pour l’activation en République Centrafricaine,  la traduction du manuel d’apprentissage LearnOSMbonne continuation!

Auteurs

Raphaël Traineau et Augustin Doury

Pour aller plus loin avec OSM

- le Wiki OpenStreetMap

- le site LearnOSM pour apprendre

- la carte principale et les autres cartes en ligne, notamment Umap pour partager vos cartes en ligne en y intégrant des marqueurs

- le site OpenStreetMap France

- le portail des développeurs

 Sources :

[1] : Thierry Joliveau « L’information géographique est devenue un enjeu économique, politique et social » – Article paru dans l’édition du Monde du 08.05.13

[2] : Statistiques actualisées sur le projet OSM, consultées le 18.12.13

[3] : Page du Wiki Openstreetmap consacrée à Bing

[4] : Page du Wiki OpenStreetMap consacrée au Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT)

[5] : developpement-durable.gouv.fr

[6] : (Franklin, 1992) FRANKLIN Carl. An Introduction to Geographic Information Systems: Linking Maps to databases. Database, 1992, Vol. 15, n° 2, 13-21 p., d’après un document du LIRIS (laboratoire CNRS d’InfoRmatique en Image et Systèmes d’information), http://liris.cnrs.fr/Documents/Liris-3387.pdf

Licence:

Projet de veille technologique 2013-Le contenu des articles traitant du sujet “Open Data: l’avenir?” sera publié sous la licence WTFPL .

 

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