Le collectif Regards Citoyens : militantisme, enjeux et pouvoirs autour de l’Open Data

 Open Data : l’avenir ?

  • Rappel du contexte

Un vieil adage dit que « celui qui détient l’information détient le pouvoir ».

Ainsi, dans la continuité de notre projet de Veille Technologique centré sur le thème “Open Data : L’avenir ?” , nous nous intéresserons ce mois-ci au sujet suivant : “Le collectif Regards Citoyens : militantisme, enjeux et pouvoirs autour de l’Open Data”.

Suivant la logique de nos deux derniers articles («cf article précédent du mois de Décembre : « OpenStreetMap : l’enjeu particulier de la donnée géographique »), nous nous sommes tournés cette fois-ci vers un libriste militant passionné et passionnant : Tangui Morlier.

Président puis vice-président de l’April (Association pour la Promotion et la Recherche en Informatique Libre)  jusqu’en 2013. Il est maintenant membre du conseil d’administration collégial du collectif Regards Citoyens qui milite pour la diffusion et le partage de l’information politique.

Logo Regards Citoyens - CC-BY-SA

NOTE : Discussion téléphonique oblige, les propos que nous attribuons ici à Tangui ne sauraient être leur retranscription exacte et exhaustive.

  • Rencontre avec Tangui Morlier

Tangui Morlier : L‘aventure a commencé bien avant la création du collectif Regards Citoyens (2009) : de formation artistique/informatique, c’est en 2005 suite au projet de loi DADVSI (Droit d’auteur et droits voisins dans la société de l’information) qui punit le contournement des DRM (Digital Right Management) que j’ai rencontré des incompatibilités entre ma manière de travailler et les dispositions prévues dans la loi. J’ai donc décidé d’interpeller les parlementaires et notamment ma député et découvre alors qu’une mobilisation citoyenne peut faire bouger les politiques, et ce, malgré leurs divergences idéologiques. Trois ans plus tard, c’est autour du projet de loi Hadopi (Loi Création et Internet) que je retrouve Benjamin Ooghe-Tabanou. Nous assistons alors aux débats et prennons des notes sur la composition de l’assemblée, les prises de paroles et positionnements des différents parlementaires avant de résumer les séances sur le site deputesgodillots.info.

“ Un godillot est ainsi un représentant élu du peuple qui va se présenter aux débats en séance parlementaire mais ne va participer que de façon mineure dans le seul objectif de voir voter par le législatif exactement ce que l’exécutif souhaite, au mépris de la séparation des pouvoirs établie par la Constitution.” [1]

Tangui Morlier : Notre activité est clairement militante, se développait sur un ton sarcastique et rencontrait un certain succès sur la toile, en particulier nos outils maisons pour “noter” les parlementaires. Interpellés par des lecteurs, nous avons décidé de renforcer notre objectivité et de continuer l’aventure sur une logique transpartisane.

  • Les débuts de Regards Citoyens

Tangui Morlier : C‘est en Juillet 2009, après avoir rencontré Jean-Baptiste Gabellieri et Brice Person, que le collectif Regards Citoyens a vu le jour. Tous animés par l’envie de développer un service de suivi des parlementaires, NosDéputés.FR voit le jour en septembre et sera suivi de NosSénateurs.FR. On peut notamment y traiter de l’expertise des différents parlementaires, ouvrir un dialogue entre les citoyens et leurs représentants pour amener à la remise en question ou encore consulter la fiche détaillée d’un parlementaire. Nous utilisons une approche scientifique en rendant tous nos outils, informations et méthodes d’analyse ouverts pour que nos papiers soient critiquables par un tiers.

→ Défi au lecteur : êtes-vous capable de citer le nom de votre député ? son orientation politique ? … si ce n’est pas le cas, découvrez  ici les députés par circonscription ! Impressionant non ?

Fiche issue de NosDéputés.fr sur Michel Ménard , député SRC de la 5ème circonscription de Loire-Atlantique

Tangui Morlier : Il nous aura notamment fallu trois mois de travail pour extraire les données de l’ensemble des documents publics au format PDF. Après ce lourd travail d’extraction, nous avons développé un logiciel CPC et proposé une API pour offrir un accès aux données de NosDeputes.FR ou NosSenateurs.FR aux formats ouverts XML, JSON et CSV. L’accès aux documents administratifs et la réutilisation des informations publiques est un devoir depuis 1978 [2] mais cet accès ne doit plus se faire uniquement sur demande : il faut exiger une politique pro-active.

C’est face à ce constat que le collectif Regards Citoyens a commencé à militer pour obtenir un accès direct et libre aux bases de données : c’est le début d’une demande pour l’ouverture des données.

  • De l’ouverture des données publiques

C’est deux ans plus tard, en 2011, qu’est créé Etalab (Service du Premier Ministre chargé de l’ouverture des données publiques et du développement de la plateforme française Open Data), poussé par le militantisme de Regards Citoyens et l’exemple de collectivités territoriales pionnières comme Toulouse, Rennes, Paris et Nantes.

Tangui Morlier : Pour développer une logique Open Data, il faut lever les barrières à la réutilisation [3] :

  • financières : la gratuité des données par défaut
  • juridiques : adopter des licences libres (accès, réutilisation, modification, redistribution)
  • techniques : utiliser des formats ouverts, lisibles par les hommes comme par les machines sans risques juridiques

Ainsi nous avons été déçus chez Regards Citoyens par la mise en service, fin 2011, de la plateforme ouverte des données publiques françaises : data.gouv.fr. Et pour cause : de très nombreux fichiers sont encore en format propriétaire, comme le format Excel.

data.gouv.fr - plateforme ouverte des données publiques françaises

  • Du public au privé, il n’y a qu’un pas…

Tangui Morlier : Désormais, un enjeu majeur de l’ouverture des données publiques en France est que l’administration doit posséder la donnée ce qui n’est pas forcément le cas comme le montre l’exemple de l’entrerpise Experian qui possède les données géographiques relatives aux limites des circonscriptions administratives en France. Il faut « créer de l’agilité au sein de l’administration qui se fait avoir par des clones privés de services publics ». Il manque notamment les données géographiques publiques (IGN), les données sur les marchés publics (dont seulement 50 % sont accessibles et, de surcroît, payantes), les résultats financiers accompagnés des numéros de SIREN/SIRET, les données liées aux lois (textes, mise-à-jours…) que l’on peut lire mais dont l’analyse est réservée à quelques structures privées.

Ces entreprises font donc des bénéfices sur des données publiques qu’elles percoivent gratuitement et revendent aux citoyens. C’est à la limite du répréhensible, surtout lorsque ces entreprises sont étrangères, qu’elles ne paient pas d’impôts et négocient des accords commerciaux.

  • Et du privé au public il n’y a que des lobbies ?

Tangui Morlier : Il existe un gros lobbying des entreprises pour les données liées aux lois via des réseau et des connaissances personnelles au sein de l’administration. Cela peut par exemple se traduire par des pressions sur les fonctionnaires motivés travaillant chez Etalab. On peut également noter le lobby des notaires pour les bases de données des prix des logements ou encore le lobby autour des données géographiques avec l’IGN (NDLR : inventaire non-exhaustif). A l’origine de ces lobbies il y a le sentiment de perte de pouvoir pour ceux qui administrent les bases de données, la volonté de cacher des scandales politico-financiers…

  • Le mot de la fin …

Tangui Morlier : Il faut absolument éviter que des individus s’approprient un savoir collectif, c’est un élément primordial de la démocratie pour éviter la corruption ou les abus de biens sociaux. Dans une démocratie, les prises de décisions doivent être publiques et transparentes et les données personnelles protégées, contrairement à une dictature où l’état à accès aux données personnelles de ses « citoyens » mais ne rend pas publiques ses décisions. Heureusement il existe des méthodes de crowd-sourcing qui permettent de (re)créer l’information comme le projet OpenStreetMap qui garantit la souveraineté des citoyens et une information objective.

  • Remerciements

Un grand merci à Tangui et à toute son équipe pour le travail qu’ils réalisent dans l’intérêt de tous, bon courage pour la suite !

  • Auteurs:

Augustin Doury et Raphaël Traineau

  • Sources

[1] Définition du « godillot » sur deputegodillots.info

[2] Loi du 17 Juillet 1978 (qui définit notamment le rôle de la CADA : Commission d’Accès aux Documents Administratifs)

[3] Conférence « Open Data et Transparence » par le collectif Regards Citoyens sur Youtube

Projet de veille technologique 2013-Le contenu des articles traitant du sujet “Open Data: l’avenir?” sera publié sous la licence WTFPL .

OpenStreetMap, l’enjeu particulier de la donnée géographique

 Open Data : l’avenir ?

  • Rappel du contexte

Dans la continuité de notre projet de Veille Technologique centré sur le thème “Open Data: L’avenir ?” , nous nous intéresserons ce mois-ci au sujet suivant : “OpenStreetMap, l’enjeu particulier de la donnée géographique” .

A l’instar de notre article précédent, intitulée «Les données ouvertes, la protection des données personnelles et la CNIL» paru le 23 octobre 2013 et pour lequel nous avions interviewé Benjamin Vialle (auditeur des Systèmes d’Informations au Service des Contrôles de la CNIL), nous avons cette fois-ci contacté Séverin Ménard, contributeur volontaire pour OpenStreetMap et Senior Project Lead au sein du Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT).

Logo du projet OpenStreetMap Auteur : Ken Vermette - CC-BY-SA

Les trois acteurs principaux de la mouvance Open Data, à savoir le secteur public, le secteur privé et la société civile présentent un intérêt croissant pour l’information géographique. Bien que cet intérêt ait toujours existé, c’est seulement avec l’apparition du WEB 2.0 que le traitement, la distribution et la visualisation de données géographiques ont pu se démocratiser et que sont apparues de nouvelles attentes de la part des utilisateurs.

M. Thierry Joliveau explique ainsi dans Le Monde que :

“La maîtrise et la régulation de l’information géographique sont devenues un enjeu économique, politique et social de premier plan, où se confrontent et s’associent multinationales de l’Internet, fournisseurs d’accès, opérateurs téléphoniques, Etats… que les citoyens ne doivent pas ignorer.” [1]

  • Présentation du projet OpenStreetMap

C’est sûrement face à ce type de considération que l’étudiant Steve Coast initia en 2004 le projet OpenStreetMap en Angleterre, confronté à l’impossibilité d’accéder à de la donnée géographique de qualité, bien que celle-ci soit produite par l’Ordnance Survey (équivalent à l’IGN) et à la charge des citoyens.

Le projet OpenStreetMap cherche à construire une base de donnée géographique du monde entier. Ce projet est communément qualifié de libre, ouvert et collaboratif.

  1. libre car la base des données OSM est placée sous licence ODbL (Open Database License – si vous avez besoin d’une petite piqûre de rappel vous pouvez consulter notre article “Open Data : Les données ouvertes et leurs licences, quel cadre juridique ? ”) et que l’environnement d’édition de la base de données est constitué de logiciels libres,
  2. ouvert car tout le monde peut y participer et de manière très variée (collecte de données, édition de la base de donnée, partage de traces GPS, promotion du projet, utilisation de la donnée…) à condition de disposer d’un minimum de ressources informatiques, 
  3. collaboratif car la donnée est produite par une pluralité de personnes qui partent du principe que c’est cette variété qui fait la force du projet et assure la qualité de sa donnée.

Fort de 1.465.503 d’inscrits au 20 décembre 2013 et de bientôt 4 milliards de points GPS [2], on comprend, à travers l’enjeu de la donnée géographique présenté ci-dessus, le rôle essentiel joué par Openstreetmap dans la mouvance Open Data. Cliquez sur l’image ci-dessous pour visualiser, en vidéo, une année de contribution (2012) sur OSM de par le monde!

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Cliquez pour voir une année de contribution sur OSM en vidéo! Auteur : Derick Rethans - CC-BY-SA

Face à ce constat, nous avons décidé de contacter Séverin Ménard, contributeur volontaire pour OpenStreetMap et Senior Project Lead au sein du Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT), afin de lui poser quelques questions.

Bonjour Séverin ! Lorsque nous t’avons contacté pour réaliser cette interview s’intéressant à l’enjeu particulier de la donnée géographique dans le cadre de la mouvance Open Data, tu as immédiatement accepté. Pourquoi te sens-tu concerné ?

Séverin Ménard : “Je suis géographe et géomaticien de formation, ainsi que préhistorien, un milieu où la diffusion des données de base est un aspect fondamental de tout travail de recherche.
Cela fait bientôt trois ans que je travaille uniquement pour des projets en rapport avec OSM dans le champ de l’humanitaire et du développement, essentiellement avec l’ONG HOT (Humanitarian OpenStreetMap Team). Celle-ci a été créée suite au tremblement de terre en Haiti en 2010, pendant lequel j’avais connu le projet OSM et participé avec beaucoup d’autres à l’élaboration de la carte des zones affectées qui avait montré le potentiel de la plate-forme et des communautés virtuelles pour la réponse humanitaire.
Dans HOT, je mène ou participe volontairement à certaines activations à distance de la communauté OSM, dont celle en cours sur la République Centrafricaine, présente le projet OSM et ses bénéfices à diverses institutions ou lors de conférences, et participe à des projets de terrain financés en Haïti, en Mongolie et dans différents pays d’Afrique dont le but est de faire progresser la donnée disponible sur ces territoires et former sur place des communautés locales de cartographes OSM.
On peut donc dire que ce sujet me tient à coeur, mais jusqu’à présent, je n’ai jamais fait de promotion d’OSM et de l’Open Data en France, où je n’habite plus depuis quelques années, c’est donc l’occasion de commencer !”

Logo du Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT) - ©HOT

  • De la particularité d’OpenStreetMap

Par son caractère et sa renommée internationale, son ouverture et son aspect collaboratif, il nous semble qu’OpenStreetMap représente un cas à part de la mouvance Open Data.

Séverin explique à ce propos qu’ “il s’agit d’abord d’un projet dans lequel l’essentiel de la donnée est créée ex nihilo grâce au travail de contributeurs volontaires. L’import de données publiques est une source possible, mais ne représente finalement qu’une partie minoritaire des contributions. Comme la donnée OSM concerne des objets inscrits dans l’espace, tout le monde peut facilement participer, en ajoutant de nouveaux objets ou en apportant des corrections et, au final, le volume de données produites est énorme et peut aboutir à un niveau de détail sans comparaison, il suffit de regarder certaines zones cartographiées en France, comme ici” :

Cliquez pour visualiser la carte OSM d'un quartier de Paris © OpenStreetMap contributors

Ainsi pour fonctionner, OSM ne nécessite pas a priori  “d’ouverture massive” de donnée de la part d’une entreprise ou d’une institution publique. Néanmoins, on peut citer des exemples de collaboration entre des entreprises privées et la communauté OSM ces dernières années, dont certaines, très médiatisées, ont participé à la promotion d’OSM, ou ont tout simplement aidé à enrichir la base de données.

C’est par exemple le cas de l’accord conclu en novembre 2010 par Microsoft (propriétaire du service web de cartographie Bing Maps) avec les membres de la communauté OSM,  selon lequel ces derniers peuvent librement utiliser les images satellites de Bing pour enrichir la base de données cartographiques libre [3]. Bing a également ajouté une “couche” OpenStreetMap à sa carte.

  • Le Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT)… ou l’application du projet OSM et des approches Open Source et Open Data en contexte humanitaire&développement

Dans le cas particulier de l’aide humanitaire, la contribution de compagnies privées à la réponse de crise, vis-à-vis de l’information géographique, fut sans précédent lors du séisme d’Haiti le 12 janiver 2010. Ainsi des compagnies ou organisation internationale produisant des images satellites ou distribuant des images aériennes comme GeoEye, Digital Globe, Google et UN-SPIDER, ont décidé de libérer leurs images récentes concernant les zones touchées. La Banque Mondiale a financé de nouveau vols pour produire de l’imagerie à jour et l’a distribué gratuitement à la communauté CrisisCommons. Dans la plupart des cas, l’imagerie a été passée dans le domaine public. L’un des freins à la libération d’imagerie en contexte de crise pour le projet OpenStreetMap peut être la licence ODbL du projet OSM, incompatible avec une restriction NC (non-commercial).[4]

Comparaison de la donnée OSM disponible sur Port-au-Prince, Haiti, avant et après le séisme du 12/01/2012. © OpenStreetMap contributors

A Séverin : HOT applique les techniques du projet OSM et les principes des approches open source et de partage de données ouvertes dans les contextes de réponse humanitaire et de développement. Quel est d’après toi l’enjeu particulier de la donnée géographique libre dans ces contextes ?

Séverin : “Dans ces pays, soit la donnée géographique est totalement inexistante, soit elle existe, mais est difficile d’accès et dans un cadre généralement contraignant, de dernier aspect existant également dans la plupart des pays développés. En dehors des capitales, au mieux, les fournisseurs de données privées s’intéressent peu aux pays en développement. La population, les autorités locales voire certains services d’Etat n’ont pas accès à cette donnée pourtant financée par des fonds publics. Dans les universités, les étudiants sont formés avec des données géographiques d’autres pays, d’Europe ou d’Amérique du Nord. Or routes, bâtiments, activités économiques, occupation du sol, etc. sont des informations essentielles pour mettre en place le développement de ces pays, ainsi que pour préparer ou répondre aux désastres qui peuvent les affecter. OSM y remplit donc un vide informationnel et constitue un réel atout pour l’éducation, le développement et la réponse humanitaire.”

La donnée géographique est donc une ressource essentielle en situation de crise mais, plus largement, elle représente un facteur indispensable au développement. Partant de ce fait, on comprend bien l’intérêt d’une information géographique de qualité qui soit accessible à tous, aux gouvernements, au secteur privé, mais aussi à la société civile. En multipliant le nombre de personnes ayant accès à la donnée, on multiplie les possibilités d’utilisation de cette donnée et on laisse libre cours à l’innovation.

En ce sens, les bases de données géographiques libres seront à l’avenir de vrais atouts pour les gouvernements, l’éducation des populations, ou même les entreprises voulant conquérir de nouveaux marchés.

  • Et l’avenir dans tout ça?

Cette interview s’ancre dans une problématique plus générale : “Open Data : l’avenir ?”. La réflexion menée ci-dessus ouvre justement d’importantes perspectives d’avenir pour le projet OpenStreetMap étant donné l’opportunité qu’il offre aux services publics, privés et à la société civile.
A Séverin : Comment imagines-tu l’avenir d’OSM pour la décennie à venir ?

 Séverin : “Dans dix ans, OSM constituera la base de données spatiale la plus détaillée dans un grand nombre de pays, développés ou en développement. L’un des enjeux, sur lequel je veux travailler dans les prochains mois, réside dans l’amélioration de la consolidation de la donnée à toutes les échelles, pour que la création de zones (quartiers, villes, régions) très détaillées soit accompagnée d’un souci de complétude à des échelles plus larges : par exemple, que chaque réseau routier national soit intégralement cartographié. Dans dix ans, les smartphones seront vraisemblablement partout et tout le monde pourra se déplacer en utilisant la donnée OSM, aussi bien dans les centre-villes des pays développés que dans les régions rurales des pays en développement. J’espère aussi que dans dix ans, des communautés OSM actives auront éclos dans le monde entier, soutenues par des acteurs économiques qui auront perçu l’intérêt de s’appuyer sur de la donnée libre. Un autre enjeu réside dans l’intégration des institutions géographiques nationales dans ce nouvel écosystème, qui ne doivent pas concevoir OSM comme une concurrence. Elles doivent au contraire saisir l’opportunité de cette manne de contributeurs volontaires, bien supérieurs en nombre à leurs propres cartographes et qui se dévouent pour la création de données géographiques de base, pour se concentrer et se renforcer sur des activités où leur expérience et leurs compétences ne seront pas remplacées par les contributeurs OSM : la validation officielle des données selon des standards rigoureux et les analyses de toutes sortes réalisées à partir de ces données validées.”

Il paraît donc essentiel que les Etats et les entreprises comprennent, si ce n’est pas déjà fait, l’intérêt que représente l’Open Data, afin de ne pas s’ancrer dans une logique de compétitivité et d’une protection accrue des données propriétaires, mais plutôt dans une logique de partage et de collaboration avec la société civile, renforçant ainsi leur capacité d’action pour la création et la maintenance de données, et faisant profiter cette dernière de moyens financiers indispensables à la bonne santé et au développement du projet OSM.

Du point de vue de l’information géographique, la donnée brute aura de moins en moins de valeur marchande étant donné le développement de la mouvance Open Data, notamment à travers le projet OpenStreetMap. La valeur ajoutée commercialisable de ces données réside bien en leur représentation, leur traitement et leur analyse. C’est ce que réalise l’entreprise allemande GeoFabrik qui décrit son activité comme “l’extraction, la sélection et le traitement de données géographiques libres”.

Logo de GeoFabrik ©GeoFabrik

En effet :

“le développement de l’information géographique ne concerne pas seulement le grand public et les producteurs de données et de services géographiques, mais aussi toutes les entreprises dont l’activité a une dimension territoriale : transports, immobilier, tourisme, grande distribution, services aux entreprises et aux particuliers… L’information géographique représentera au cours des prochaines années un important potentiel de croissance économique et de créations d’emplois.”[5]

L’intérêt pour les entreprises est d’autant plus grand que, “[les] données spatiales [...] représentent 80% des données transactionnelles” [6] , et qu’elles interviennent donc largement dans l’innovation et la croissance.

On ne peut donc réduire le projet OpenStreetMap à une simple alternative gratuite à des services très connus comme GoogleMaps, ou comme un outil utile par défaut uniquement dans les pays dits “en voie de développement”. Il faut que les institutions étatiques et la sphère économique voient en OpenStreetMap une réelle opportunité pour le développement économique et social des territoires.

  • Conclusion

L’enjeu particulier de l’information géographique et la puissance du projet ouvert, libre et collaboratif qu’est OpenStreetMap propose un cadre intéressant pour comprendre, de manière plus générale, les facteurs clés de réussite des projets rejoignant la mouvance Open Data. Il est notamment nécessaire que se développe une collaboration de qualité entre les membres d’une communauté ouverte et volontaire et les acteurs publics et privés, et que ces différents acteurs comprennent l’intérêt commun que représente cette coopération.

On peut citer à ce sujet Nicolas Gignac qui écrit sur le blog democrativeouverte.org :

“ il ne faut pas voir la publication de données ouvertes géographiques comme une fin en soi, il faut que les organisations qui ouvrent leur donnée développent un environnement ouvert (combinant autant que possible logiciels libres, données ouvertes et standards ouverts) permettant également aux citoyens de participer à l’amélioration de la qualité des données afin d’aboutir sur une collaboration complète entre la société civile et les producteurs de données. Cela permettrait à long terme d’améliorer l’efficacité des administrations publiques en stimulant la participation, l’innovation, le croisement de données, la collaboration constructive et l’amélioration de la qualité des données géographiques.”

  • Remerciements

Nous tenons à remercier tout particulièrement Séverin Ménard pour le temps qu’il a consacré à cet article, bon courage pour l’activation en République Centrafricaine,  la traduction du manuel d’apprentissage LearnOSMbonne continuation!

Auteurs

Raphaël Traineau et Augustin Doury

Pour aller plus loin avec OSM

- le Wiki OpenStreetMap

- le site LearnOSM pour apprendre

- la carte principale et les autres cartes en ligne, notamment Umap pour partager vos cartes en ligne en y intégrant des marqueurs

- le site OpenStreetMap France

- le portail des développeurs

 Sources :

[1] : Thierry Joliveau « L’information géographique est devenue un enjeu économique, politique et social » – Article paru dans l’édition du Monde du 08.05.13

[2] : Statistiques actualisées sur le projet OSM, consultées le 18.12.13

[3] : Page du Wiki Openstreetmap consacrée à Bing

[4] : Page du Wiki OpenStreetMap consacrée au Humanitarian OpenStreetMap Team (HOT)

[5] : developpement-durable.gouv.fr

[6] : (Franklin, 1992) FRANKLIN Carl. An Introduction to Geographic Information Systems: Linking Maps to databases. Database, 1992, Vol. 15, n° 2, 13-21 p., d’après un document du LIRIS (laboratoire CNRS d’InfoRmatique en Image et Systèmes d’information), http://liris.cnrs.fr/Documents/Liris-3387.pdf

Licence:

Projet de veille technologique 2013-Le contenu des articles traitant du sujet “Open Data: l’avenir?” sera publié sous la licence WTFPL .