Innovation dans la durée

Chers lecteurs, depuis notre dernier article vous connaissez un nouvel acteur de l’innovation spontanée des utilisateurs : les entreprises. A présent que le décor est posé, que les acteurs sont préparés et connaissent leur texte, que la règle des trois unités est respectée, parlons un peu du déroulement de la pièce, cette action dramatique intrigante relancée par des tensions jusqu’à l’acte final, son aboutissement et dénouement : comment cela finira-t-il ?

Une scène de théâtre

Comment les entreprises et les utilisateurs peuvent-ils pérénniser l’innovation ?

La question se pose en effet : nous avons des utilisateurs innovateurs, des entreprises tout aussi puissantes, et cette grande force mouvante qu’est l’imagination collective. Comme nous l’avions souligné dans l’un de nos précédents articles, nous ne pouvons envisager une recherche et du développement spontanés sans un minimum d’organisation et de structure. De nombreux dangers se posent sans ce mal nécessaire, dont un, que nous allons souligner plus en détail dans cet article. Maintenant, nous en connaissons davantage, et nous pouvons mieux analyser l’impact de chacun dans cette problématique. Cet écueil, c’est la pérennité de la communauté et de l’innovation. Car à quoi sert de réunir les grands esprits d’aujourd’hui si leur fusion intellectuelle ne dure pas ? A quoi sert de développer un logiciel révolutionnaire si par la suite aucun suivi ni aucune mise à jour ne sont observés ? C’est là que nous risquerions d’attendre les limites du paradigme de Von Hippel, si nous ne disposions pas de nos amies les entreprises… Puisque, si les utilisateurs sont les innovateurs de demain, les entreprises en sont les mécènes bienveillants (et intéressés).

Les dangers de la liberté totale
Pour étudier cette problématique, nous allons d’abord vous énoncer en quoi elle est problématique justement. Plusieurs dangers peuvent se profiler à l’horizon lors d’une progression en collaboration. Tout d’abord, n’oubliez pas que dans le monde des TICs, tout va vite, très vite. Imaginez-vous utilisateur innovateur, et lancez votre idée dans les méandres d’internet. Si vous ne parvenez pas à construire une unité de groupe autour de votre création, celle-ci tombera certainement dans l’oubli au profit de meilleurs produits. En outre, si aucun travail régulier et pertinent n’est effectué sur votre bébé, il sera très vite dépassé et obsolète. Encore une fois, c’est l’oubli qui le menace, et encore une fois, c’est grâce à la naissance d’une communauté éclairée autour de vous et de votre innovation que cette dernière va perdurer. C’est la diversité et la connaissance de votre communauté qui lui permettront d’être “toujours dans le coup”. Et il vous faudra aussi un esprit suffisamment libre et flexible pour savoir prendre du recul quand ce sera nécessaire, afin de savoir parfois lâcher la bride et laisser votre entourage guider votre création, pour son bien et non le vôtre.

Ces écueils sont bien réels, et doivent être pris en compte. Trop de projets s’effondrent sans cette aide extérieure et cette humilité du créateur. Un autre danger à éviter est de négliger l’importance d’une organisation rigoureuse, surtout dans des projets informatiques où les techniques de communication sont très variées. Les mouvement browniens n’existent pas que dans la physique, même si ce cher Jean Perrin a réussi à en ressortir des constantes fondamentales, la dispersion de la matière peut s’appliquer à l’innovation. Il est facile de se disperser, de perdre le contrôle, pour enfin malheureusement disparaître.

Mouvement brownien d'une particule

C’est à ce moment que les entreprises surgissent, comme un chevalier noir qui a vécu suffisamment longtemps pour endosser la peau du méchant. Nous allons vous montrer comme cette collaboration peut être fructueuse…

Extrait du film "The Dark Knight rises" de Christopher Nolan

Les entreprises ont certes besoin de l’innovation de l’utilisateur, comme nous l’avons expliqué dans notre précédent article, mais la réciproque est vraie.

En quoi les utilisateurs peuvent se reposer sur les entreprises
Nous avions déjà évoqué ce point précédemment, et nous allons vraiment entrer dans les détails maintenant. Certaines entreprises mettent aujourd’hui un point d’honneur à se rapprocher des communautés du libre, et à exploiter leur travail. Open Office est, pour certaines d’entre elles, une référence -davantage que la suite Office-. Grâce au libre, le suivi est assuré pour les entreprises, et quelques avantages peuvent se révéler. Citons par exemple le groupe industriel français Areva, qui a créé tout une communauté autour du CPS (Collaborative Portal System), un système permettant de gérer électroniquement de la documentation. Cette communauté rassemble plusieurs DSI de grands groupes et  des utilisateurs. Grâce à une mise en avant de l’importance de  l’ergonomie d’utilisation de la communauté, cette communauté permet à Areva de maintenir cette utilisation et donc de maintenir l’utilisation de son système en en optimisant les déploiements et en en garantissant la pérennité.

Logo d'Open Office

Par ailleurs, si la maintenance est souvent négligée et un maillon faible des projets du libre, elle n’en est pas moins capitale pour la survie de la communauté. En effet, pour qu’il soit une réussite, durant toutes ses évolutions, un projet a besoin d’un accompagnement constant s’il ne veut pas de résistance au changement. Comment faire? La meilleure alternative pourrait être de salarier des spécialistes de maintenance pour qu’il deviennent de véritables soutiens à cette communautés libres et la structurent. Mais où trouver les fonds? Pour une communauté basée sur le bénévolat, cela peut sembler impossible. Pourtant, il peut être si simple aux communautés d’utilisateurs de se faire soutenir par les entreprises. Une solution pourrait bien être des responsables techniques d’autres entreprises qui pourraient relever le défi valorisant, sans en être payé aucunement, car il se forment eux-mêmes à la technologie. Notons que cela concourt également à renforcer l’image de l’entreprise et à améliorer les CV des informaticiens ! L’autre aide pourrait tout simplement être financière. Nous pensons bien-sûr ici au consortium Scilab financé par des fleurons de l’industrie tels que Dassault, PSA, Renault, EADS ou encore Thalès. En contrepartie, l’équipe de développeurs effectue cette fameuse maintenance.

Logo de Scilab

“Entreprisation” de la communauté

Mais parfois, les communautés désirent garder leur indépendance. Comment assurer son maintien lorsque le soutien des entreprises n’est pas envisageable ? En en devenant une à moindre mesure !
C’est là l’objectif d’ObjectWeb, une communauté désireuse d’assurer la pérennité des logiciels libres et du développement associé. Leur crédo est de soutenir les projets en les sélectionnant par dossiers. Les dossiers doivent justement prouver que le projet et ses acteurs sont prêts à garantir de la cohérence et de la pérennité de leur réalisation. Ils doivent répondre pour cela à diverses problématiques, notamment l’existence d’une feuille de route cohérente, du soutien d’autres projets, et l’analyse des perspectives du marché pour leur produit.

Logo d'ObjectWeb

Comme toutes entreprises, une stratégie, ou “politique de communauté” est définie dans certaines communautés. Quand certaines visent à toucher le maximum d’utilisateurs avec leur produit, d’autres ont des idées bien arrêtées pour conserver leur indépendance vis-à-vis des contraintes économiques environnantes. C’est le cas d’IdealX, une société de service en logiciels libres. Leur principe ? Laisser la primeur des développements aux premiers intéressés : les développeurs eux-mêmes. Et la recette fonctionne ! Quatre ans après sa création en 2002, le “club” compte plus de cinquante clients, parmi lesquels Areva, Michelin, ou Castorama. Les clients sont des contributeurs payant une dizaine de milliers d’euros par an, et peuvent en contrepartie participer à la définition de la feuille de route et partager les coûts de développement, et télécharger librement les logiciels. Ces derniers ne seront laissés en libre qu’avec leur accord préalable.

Pas de légende

Vers un oubli de l’usage par rapport à l’outil même ?
Quel peut être le risque lorsque de l’argent entre en jeu ? Voyons voir… Clairement vous voyez tous le problème plus que potentiel : que la communauté devienne une communauté nourrie uniquement par l’intérêt. Ces communautés d’intérêts seraient très élitistes et pas réellement ouverte aux “noobs” de la technologie en question. Ou encore, il se pourrait que les différentes entreprises d’un même secteur étant parties prenantes de cette communauté se voient menacées par leurs concurrents. Il pourrait y avoir encore de la rétention d’information ce qui n’est pas bon ni pour la pérennité de la communauté et encore moins pour la technologie. En effet, ce n’est pas à la communauté qu’il faut formaliser une valeur mais bien à son usage.

Les risques des communautés trop libres
Nous sommes depuis longtemps en total accord avec le paradigme de Von Hippel (rappelez-vous, notre problématique initiale et notre premier article), bien que nous y ayons apporté des nuances. Nous allons toutefois en dénoncer quelques limites, en nous basant sur les risques et abus inhérents à une communauté d’utilisateurs.

Vous rappelez-vous du concours lancé par Hasbro sur leur jeu phare, le Monopoly ? Il s’agissait de laisser aux internautes le choix de la ville destinée à remplacer la célèbre rue de la Paix (vous la connaissez, elle aussi, et elle aime toujours autant vous faire souffrir…). A présent, nous allons vous présenter un ami :

Cet homme est un internaute français, et cet homme a proposé à ses camarades internautes de voter pour la ville de… Montcuq, rendue célèbre par le sketch non moins légendaire de Prévost (pour mémoire : http://www.youtube.com/watch?v=qi7a-Mw-qlo). Devinez qui a gagné (et de trèèèèès loin) le concours ? Hasbro a décidé, pour conserver son image de marque, de faire abstraction de ce résultat. Ce choix a fait scandale auprès de la communauté d’internautes, et a finalement fait une publicité négative à l’entreprise…

Une autre malveillance pouvant provenir des utilisateurs, plus insidieuse (et moins drôle), est de profiter de la taille et de l’influence gagnée par une communauté donnée – grâce par exemple au rayonnement offert par une entreprise collaboratrice. En profiter comment me dites-vous ? La réponse est simple : en exploitant le contenu laissé par l’entreprise pour diffuser du contenu négatif (sur elle ou autre, qu’importe : l’impact sera le même).

Enfin, nous allons évoquer un problème qui, nous en sommes certaines, vous a traversé un jour l’esprit : la fuite d’informations auprès de la concurrence. Certaines communautés sont nombreuses, et les contrôler à ce niveau est complexe, voire impossible. S’ajoute à cela la nature des données échangées par ces contributeurs : nous parlons ici d’innovation, question très sensible et inestimable pour les concurrents des entreprises. C’est une limite intéressante du paradigme de Von Hippel tel qu’il évolue à l’heure actuellle. On peut en effet se poser légitimement la question de la fiabilité de la communauté d’utilisateurs innovants, et de la possibilité de gérer les développements en interne.

Finalement, le paradigme de Von Hippel qui nous a guidé jusqu’ici ignore certainement une réalité économique et humaine – bien que décevante-.

Amandine & Nora

Ressources bibliographiques principales

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